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Jason Mercier : l'agressif génial


Interviews
Par Claire Renaut   
Vendredi, 12 Mars 2010 14:36

 

Quand Jason Mercier remporte l'EPT de San Remo en 2008, il n'est "qu'un jeune veinard de plus" qui remporte un gros tournoi avant de retomber dans l'anonymat. Sauf qu'il décide de ré-investir ses 1,3 millions de dollars de gains dans d'autres tournois et que le succès est à nouveau au rendez-vous : 6e à l'EPT de Barcelone la même année, vainqueur du High-Roller à Londres lors de l'European Championship pour un gain de 900 000$, vainqueur d'un bracelet en PLO aux WSOP 2009, 4e du 10 000$ NLHE aux WSOP la même année et vainqueur du 5 000$ HORSE lors du récent WPT Five Diamonds au Bellagio.

En tout, Mercier n'affiche désormais pas moins de 4 millions de dollars de gains en tournoi ! Un véritable exploit pour cet ex-habitué des parties de cash online et qui voulait à 20 ans devenir prof de mathématique ou coach de basketball : le "Batisseur de pyramides" aux lunettes blanches a réussi à devenir une légende du poker en seulement deux ans...

Seule ombre au tableau, qu'il a révêlée ce mois-ci dans Bluff Magazine, sa terrible agression le soir même de sa victoire à l'EPT de San Remo. Jason sort fêter sa victoire avec quelques amis mais un groupe d'italiens lourdement alcoolisés juste à côté commencent à les embrouiller. La situation dégénère rapidement en bagarre générale et tout le monde est expulsé avec force et fracas de la boite. Sauf que les italiens ont appelés tous leurs amis et ces derniers rouent alors de coups Jason et ses potes, à terre. C'est alors que l'un d'entre eux poignarde Jason dans le dos avec le tesson d'une bouteille avant de s'enfuir. Le patron de la boite, voyant le jeune américain avec le visage en sang le met dans un taxi direction l'hopital. Personne ne s'est rendu compte de la taille de la blessure qu'il a dans le dos. Ce n'est qu'après avoir trempé le siège à l'arrière de son propre sang que Jason se rend compte de la gravité de la chose.

Résultat des courses : 60 points de sutures et une très grosse frayeur : à quelques centimètres près, Jason se serait rapidement vidé de son sang. Inutile de préciser que les parents de Jason ont vu d'un très mauvais oeil l'idée que leur fils choisisse continuer à voyager de part le monde en étant joueur pro (on sait aussi que de nombreux joueurs se sont fait agresser pour leur argent). Une histoire horrible avec de lourdes conséquences psychologiques et dont le jeune prodige n'a plus envie de parler. Nous éviterons donc d'aborder ce sujet pour nous concentrer sur les plus beaux aspects de ses deux dernières années.

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Jason dans l'ombre de l'ex-champion du monde Greg Raymer : un signe pour le prochain Main Event ?

 

Tu as fait une des plus belles entrées que le milieu du poker n’ait jamais connue : qu’est ce qui fait la différence entre toi et les autres ?

Je ne vais pas te donner tous mes secrets mais la chose la plus importante est de bien choisir ses spots. De façon générale, j’évite les coups à haute variance, préférant monter petit à petit. Mais dans certains tournois plus petits, comme les Events à 1 500$ des WSOP, je ne vais pas hésiter à jouer rapidement tout mon tournoi sur un coin flip, même au tout début du tournoi, afin de prendre ma chance de me construire un stack qui pourra me servir ensuite pour mettre la pression à la table.

Quelle est l’importance de la psychologie dans ton jeu et ta lecture ? Te sers-tu des tells ou es-tu plus mathématique ?

Je suis plus du côté mathématique de la chose. Après, évidemment, il faut toujours savoir contre qui tu joues. Si tu sens que ton adversaire joue sérieux et n’a pas envie de gambler, il faut lui mettre la pression pour le faire plier. Et plutôt que de tenter de déceler un tell, j’essaie toujours de savoir quelle est la motivation première de mon adversaire : gagner ou faire l’argent. J’essaie de savoir si le buy-in représente beaucoup d'argent pour lui. De même, je vois qui défend ses blinds ou pas, qui a tendance à beaucoup payer… Après, une fois que j’ai identifié mon adversaire, j’adapte ma stratégie pour tenter de lui prendre le plus d’argent possible.

Tu te considères comme un joueur chanceux ?


Je ne pourrais jamais dire que je ne le suis pas, ce serait faux. J’ai des résultats bien au-delà de tout ce que j’aurais pu espérer avoir. Je sais que je joue mieux que la moyenne, ça, c’est sûr. Après, on ne peut pas gagner de tournois sans un coup de pouce de la chance. Donc je pense avoir les deux : jouer bien et avoir de la chance.

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Le jeune prodige a peut-être de la chance. Mais il n'a pas de coiffeur (ni de barbier d'ailleurs...)

Quelles sont les mains qui ont changé ta vie ?

Je pense à deux d’entre-elles, qui se sont déroulées lors de l’EPT de San Remo. La première, c’est quand je pars à tapis sur un flop hauteur 10 avec deux valets contre Roland De Wolfe - d’ailleurs à l’époque je ne savais pas du tout qui il était - et qu’il a deux dames. Et j’ai touché mon valet à la river. Nous sommes encore 90 joueurs et nous ne sommes pas encore dans l’argent. Si j’avais perdu ce coup, il ne me serait resté que quatre Big Blind. Et là, derrière, j’ai gagné le tournoi. Ce valet a changé ma vie, car si je n’avais pas gagné San Remo, jamais je n’aurais joué les tournois que j’ai fait après et donc, jamais je n’aurais fait les résultats que j’ai fait ensuite.
De même, alors que nous n’étions plus que trois en finale, j’ai gagné un coup énorme contre Dario Minieri qui avait une paire de dames et moi, un tirage couleur max qui est rentré à la river. C’est ce coup qui m’a fait gagner la finale car si je l’avais perdu, Antony Lellouche et moi aurions eu le même stack et Dario aurait été énorme. Là, je suis passé direct en heads-up avec cinq fois plus jetons qu’Antony. Pour résumer tout, je dois ma vie actuelle à deux rivers cards.

Tu me dis que tu connaissais pas Roland de Wolfe il y a deux ans mais désormais, tout le monde te connait et tu fais partie de la grande famille du poker…

J’ai l’impression que les gens que je rencontre dans le milieu me respectent beaucoup. Soit parce qu’ils ont déjà joué avec moi, soit parce qu’ils ont entendu parler de mon jeu. Certains ont même peur de moi, car ils ont entendu des histoires de 6-bet à tapis avec Q-J ou Q-9 chez moi. En fait, j’ai l’impression que nombre de mes adversaires changent leur jeu quand ils sont face à moi. Par exemple, je ne me fais jamais 4-better en bluff. Ils ont bien trop peur que je leur revienne dessus à tapis avec n’importe quelle carte ! [rires] Donc j’en profite beaucoup. Ou la, je ne devrais pas dire ça moi, maintenant que je te l’ai dis, les gens vont savoir que les surrelance avec pas grand-chose ! [rires]

C’est vrai que tu es réputé pour ton agressivité hors norme… Mais comment tu fais pour ne pas être scared money comme n’importe quel joueur moyen ? C’est parce que tu es très courageux ou juste parce que tu es complètement fou ?

[rires] C’est vrai que beaucoup de personnes me voient comme un dingue ! Le truc, c'est que je n’ai jamais eu peur d’appuyer sur la détente [ndlr : I’ve never been scared to pull the trigger] et si je pense que mon adversaire a une chance de passer, alors je lui mets la pression. Ca me permet de gagner des petits coups et de monter peu à peu mon stack, ce qui est sans aucun doute ma façon préférée de jouer.

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Jason et ses trois signes distinctifs : les lunettes blanches, la casquette à l'envers et la pyramide de jetons

Y-a-t-il des joueurs que tu n’aimes pas avoir à ta table ?

Des joueurs comme Timoshenko, qui te 3-bet, 4-bet ou 5-bet en permanence [ndlr : relance, surrelance, sur-surelance en français), c’est clair que je préfère les éviter. Non pas que je sois du style à me faire marcher dessus, loin de là, mais du coup, je vais jouer plus en protection qu’en agression. Mais je vais éviter de jouer tout mon tournoi avec eux sur un coup de gamble, ça c’est sûr. En tout cas, les avoir à ma table va me faire ralentir et resserrer mon jeu, tout en attendant de meilleur spots, par exemple en changeant de table.

Tu as tellement de réussite. Que penses-tu quand tu te regardes dans le miroir le matin ?

[sourire] J’essaie de ne pas chopper la grosse tête et de rester humble par rapport à tout ça. Je me dis que j’ai beaucoup de chance d’en être où j’en suis et d’avoir eu toute la réussite que j’ai eue en tournoi. J’essaie en permanence de travailler sur mon jeu afin de l’améliorer et c’est la seule chose qui compte.

Tu joues encore online ? Et en cash game en live ?

[ndlr : Jason a commencé sa carrière online sous le pseudo "treyfull21" en remportant rapidement de nombreux tournois et grimpant très vite les échelons en cash game. Il avait d'ailleurs participé à l'EPT de San Remo en gagnant son package online] Sur internet, je ne joue plus autant qu’avant car je voyage de trop. Donc quand je serais un peu plus posé, je pourrais y revenir.
En live, ça m’arrive mais pas autant que je le voudrais. Les tournois me prennent trop de temps. Sinon, dès que je le peux, je joue des parties entre 10$/20$ et 50$/100$, en NLHE ou en PLO. Parfois en Mixed Games à 400$/800$. Mais je ne joue à ces tarifs qu’en live, jamais online où le niveau va souvent être meilleur.

Tu voyages beaucoup, tu joues autant, tu as un peu de temps pour toi ?

Très peu. Je consacre tout mon temps au poker puisque c’est ce qui me fait vivre. Mais quand j’ai un peu de temps, j’en profite pour voir mes potes, faire un partie de basketball, m’amuser un peu…

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Incognito pour tromper les pistes : lunettes noires, bonnet gris et mini-stack... Jason, c'est bien toi ?

Tu aurais un projet en tête autre que le poker et que tu aimerais réaliser si tu en avais le temps ?

Ben pas vraiment en fait… [sourire] Mais d’ici quelques années, je sais que je vais ralentir le rythme et prendre du temps pour moi. J’espère que d’ici cinq ou dix ans, je ne voyagerais pas autant que je le fais aujourd’hui. J’espère aussi que j’aurais gagné suffisamment pour me permettre de me poser et que j’aurais une femme et des enfants. Je n’arrêterais jamais de jouer au poker mais je choisirais mieux les tournois auxquels je participerais, quelques tournois WSOP par-ci, quelques WPT par là…
Mais bon, en ce moment, le problème avec les filles, ce n’est pas de les rencontrer, c’est de faire en sorte que ça dure ! [rires] Je ne crois vraiment pas que je puisse avoir une vie amoureuse vu comme je voyage. J’ai essayé l’an passé avec ma copine mais ça n’a pas été possible. C‘était trop dur pour nous deux. Donc c’est pas compliqué : c’est soit j’arrête de voyager soit je trouve qui une fille qui accepte de prendre l’avion avec moi tout le temps !



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