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Thomas Kremser

Interviews
Par Claire Renaut   
Lundi, 18 Janvier 2010 12:46

Thomas Kremser est aujourd'hui le directeur de tournoi des EPT et de nombreux autres évênements, dont le Spanish Poker Tour ou le St Martin Poker Open. Un métier aussi passionant qu'exigeant pour cet ex-directeur de poker room dont l'éternel costume-cravate reflête sa personalité : sérieux, travailleur et élégant.
Egalement joueur à ses heures, avec près de 83 000$ de gains en tournoi, cet autrichien de 43 ans est une figure incontournable du milieu du poker.

Thomas, tu es aujourd’hui l’un des directeurs de tournoi les plus respectés au monde. Peux-tu nous expliquer ton parcours ?

Je suis originaire de Vienne, en Autriche où j’ai travaillé pendant cinq ans en tant que croupier, aux jeux traditionnels comme au poker. J’adorais mon métier : bien payé, plein de temps libre, la sécurité de l’emploi et pendant trois mois, je partais travailler dans les Alpes, alliant mon métier et le ski. Bref, tout allait bien. Et un jour, un ami à moi, Norbert Darrie, me dit qu’il veut ouvrir une poker room à Vienne. L’idée était tout à fait révolutionnaire à l’époque puisque ça n’existait qu’aux USA, par exemple à Vegas ou à Los Angeles. 
Les possibilités de business dans le domaine le fascinaient et il savait que légalement, c’était possible. En effet, les jeux de hasard sont interdits en Californie mais les pokerrooms jouaient sur le fait qu’il s’agit d’un jeu de "skill" (talent) et que les joueurs se battent entre eux et non contre la banque. Ce qui changeait tout puisque pour ouvrir une pokerroom, il n’y avait pas besoin de demander une licence de casinotier. Il fallait jouer sur le fait que nous étions juste une salle qui organisait des parties entre joueurs moyennant un forfait pour le service offert.
Précisons aussi qu’en Autriche, c’est très strict ; on n’ouvre pas en attendant d’avoir l’autorisation légale. Au bout de 2 ans de combat administratif, Norbert a obtenu un papier, une seule feuille de papier, tamponnée par l’état autrichien. Il est alors revenu vers moi et m’a demandé si j’étais toujours d’accord pour m’en occuper de A à Z. L’aventure du "Concorde Cards Club" commençait.

Tu as accepté tout de suite tes nouvelles responsabilités ?

J’ai mis beaucoup de temps pour me décider. J’adorais mon métier, qui était une vraie planque, et partir signifiait me retrouver à la rue si le projet échouait. Norbert a tout fait pour me convaincre. Il m’a montré un article de "Cardplayer", qui existait déjà à l’époque – nous sommes en 1993 -, m’a demandé de le lire et m’a demandé si je voulais l’accompagner aux USA pour voir par moi-même.  J’avais peur mais en même temps, l’idée m’enthousiasmait.
J’ai donc été passer deux mois aux USA à observer cette industrie du jeu que je découvrais stupéfait.  Dans la journée, je prenais des cours de croupier pour connaitre d’autres variantes et le soir, je jouais en cash pour voir comment s’organisaient les floors. Et là j’ai compris qu’il s’agissait de l’opportunité d’une vie. De plus, Norbert avait déjà les fonds, pour avoir gagné beaucoup d’argent dans le business des machines à sous dans les années 70. Si je n’avais pas suivi le projet et que l’idée avait cartonné, je ne me serais jamais pardonné d’avoir refusé. Alors, j’y suis allé tête baissée.

Comment se sont passés les débuts de ce club mythique ?

Nous avions trouvé de très beaux locaux, dans les faubourgs de Vienne. Légalement, nous avions une épée de Damoclès au dessus de nous. Même si on payait des impôts énormes et qu’on employait une bonne centaine de personnes par jour. Si le gouvernement voulait nous fermer, il le faisait. Nos débuts ont été très lents, car nous avions vu grand. Pour vous donner une idée, dans le casino où je bossais, nous avions une ou deux tables qui tournaient. Là, nous en proposions 40 !
Et puis, d’un jour à l’autre, l’endroit s’est remplit comme par magie ! Les joueurs semblaient s’être passé le mot. Nous avions entre 20 ou 22 tables en permanence, 24/24 et 7/7. Ca aussi, c’était du jamais vu. Nous proposions un excellent service, tout en étant super pro dans l’organisation et en étant moins cher qu’en casino. Le gros succès vient du fait que nous proposions aux joueurs de poker ce qu’ils attendaient depuis des années. Et les joueurs venaient de loin : je me souviens, pour ne citer que lui, que Fabrice Soulier venait régulièrement de Paris pour jouer chez nous.

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Thomas Kremser et Gerard Serra (à gauche), son bras droit. Le style gentleman à l'état pur.

Et après cette expérience ?

J’ai donc été le "big boss" pendant 10 ans, de 1993 à 2003. Et même si je n’avais que 27 ans à l’ouverture, j’étais respecté. J’étais le même qu'aujourd'hui, avec la même cravate, mais juste 15 kilos de moins (rires). Les gens se sentaient chez eux. Bref, tout allait bien, j’avais un travail qui me plaisait, qui me faisait gagner beaucoup d’argent mais, étant arrivé directement au top, je ne pouvais monter plus haut. J’avais besoin d’un nouveau challenge.
En 2003, le poker avait commencé à changer avec l’arrivée du online et des programmes TV. Il commençait à y avoir plus de joueurs et les gros tournois internationaux, bien que rares, commençaient à se développer. Il y en avait une dizaine par an en Europe : à Vienne, à Amsterdam, en Slovénie, à l’ACF, à Helsinki ou encore à London.
Au CCC, j’avais déjà une bonne réputation de directeur de salle et de tournois. Nous avions introduit de tous nouveaux concepts lors de nos événements: la clock affichée telle que maintenant sur un écran n’existait pas par exemple. C’était une sorte de bip sur une montre mais les joueurs ne pouvaient pas suivre les niveaux en temps réel. Il en va de même pour la musique à la fin des levels, les serviettes rafraichissantes pendant le tournoi ou encore la table finale avec la mise en avant des joueurs. J’adorais organiser des tournois et veiller à ce que tout se passe au mieux.
En plus, depuis 1998, je passais régulièrement à la TV dans le "Late night poker" où, pour le première fois, on voyait les cartes des joueurs. Ca a duré huit ou neuf saisons et ça a largement accentué ma popularité et mon image sérieuse.
Du coup, au début des années 2000, avec la popularité grandissante du poker, les casinos ont flairé le filon. Le problème, c’est qu’ils ne connaissaient rien aux tournois. Et s’ils tapaient sur internet "tournament director", ils tombaient sur mon nom. A la télé, pareil. Du coup, on a commencé à m’appeler en Italie, en Hollande… Je sentais que ça décollait mais jamais je n’aurais imaginé que ça puisse devenir aussi gros.
En 2003, j’ai donc crée ma propre compagnie "TK poker events" et j’ai proposé mes services pour organiser et diriger des tournois en free lance. Et c’est encore ce que je fais maintenant.

Que dirais-tu à un jeune qui veut faire comme toi ?

Mon chemin est particulier car il correspond à une époque, au boom du poker. Il n’existe pas d’école pour devenir directeur de tournoi. Il faut donc commencer en tant que croupier, devenir floor puis avoir envie d’en faire plus. Le tout sous la houlette d’un tournament director qui s’y connait et de qui vous pourrez apprendre le métier. Et, après avoir travaillé des années dans un casino, libre à vous de monter votre propre boite d’organisation et de voyager dans le monde entier pour répondre à la demande !

Quelles sont les qualités nécessaires ?

Il faut impérativement aimer ce qu’on fait parce que ce n’est pas facile tous les jours. Et, bien sûr, il faut aimer le poker en étant soit même un joueur. Qu’importe la limite où on joue, mais il faut être passé par la case "joueur" afin de mieux ressentir ce que ressent une personne qui a un souci à la table. Arbitrer, ce n’est pas appliquer des règles sorties d’un livre. Ce n’est pas tout blanc ou tout noir. La logique entre en compte, tout comme les facteurs humains.
La diplomatie est primordiale. A une table, vous pouvez avoir un homme ou une femme, un Noir ou un Blanc, un handicapé ou un champion sportif, un débutant ou un pro, un Chinois, un Arabe, un Européen ou un Américain à la même table ! Vous vous rendez compte du choc des cultures ! C’est très difficile à gérer car à il faut savoir s’adapter à son interlocuteur à chaque fois. Sans être caricatural, un Chinois crie beaucoup, un Allemand est psychorigide sur les règles, le Turc sait toujours tout et refuse d’admettre ses torts etc… Mais Vienne avait été une bonne école pour moi car au CCC, les locaux ne représentaient pas plus de 30% des clients, le reste étant des Arabes, des Yougoslaves, des Turcs, des Chinois…

Et les Français, ils sont faciles à gérer ?

Le français adore discuter les décisions, argumenter avec virulence et il frôle souvent la mauvaise foi. Mais, comme les Italiens, c’est un joueur facile à "manipuler" si on lui parle de la bonne façon. Ce sont des nationalités très émotionnelles mais finalement faciles à recadrer. 
Je dis toujours que je danse d’un pied sur l’autre. Avancer ou reculer en fonction de la personne à qui on parle. Et ça, ça ne s’apprend pas dans un livre.
Je n’impose jamais ma décision, surtout quand elle implique de gros enjeux et même quand je sais avoir 100% raison. Calmement, je fais comprendre que je comprends le raisonnement en face, MAIS... Il faut savoir négocier et influencer pour qu’ils acceptent ma décision sans perdre la face. Et maintenant, c’est beaucoup plus simple pour moi car quand j’arrive pour arbitrer, je me sais être respecté. Je crois que même si je prenais un jour une décision débile, je serais écouté (rires).
Enfin, pour finir sur les qualités requises, il faut de bons talents d’organisation. J’ai beaucoup de gens qui travaillent sous mes ordres. Ainsi, à des EPT comme ceux de Kiev ou Vilamoura j’ai un minimum de 40 ou 50 personnes sous mes ordres. Et une bonne centaine à Monte Carlo. Il faut anticiper et gérer pour que tout se passe au mieux. Par exemple, il faut savoir où placer le bureau d’inscription, quand l’ouvrir, avec combien de personnes derrière, quel matériel, afin que les joueurs n’attendent pas trop longtemps. Et ce n’est qu’une infime partie du travail.

thomas-
Thomas dans les rares moment où il n'a pas sa cravate : quand il joue
(ici à St Martin, un tournoi qu'il organise depuis de nombreuses années)

Qu’en est-il des décisions d'arbitrage dures à prendre ?

J’en ai vu beaucoup dans ma carrière et ce que je sais, c’est que ce n’est jamais la même chose.  Dans 95% des cas, c’est très facile car il n’y a qu’à appliquer la rêgle. Mais parfois, il y a des set up inouïs aux tables : un joueur a fait une erreur, l’autre a agit en fonction et le croupier lui aussi en a rajouté une couche ! Quand ça arrive, je n’ai pas peur de dire aux joueurs que c’est la première fois que je vois ça et que j’ai besoin de prendre 10 minutes pour y réfléchir.
C’est une stratégie toujours très payante car les joueurs ne prennent pas ça comme une preuve de faiblesse genre "il ne sait pas…". Ils me soutiennent et tentent d’aider en parlant avec moi, autour de la table, calmement, pour défaire le nœud inextricable. Et petit à petit, même les situations les plus complexes se dénouent sans heurts. C’est une technique qui marche à tous les coups. Mais heureusement, ça arrive rarement.

Une en particulier ?

Récemment, il y en a une qui a fait couler beaucoup d’encre sur le net. Elle impliquait l’allemand Michael Keiner. On était dans un gros tournoi, à quelques places de l’argent. J’arrive à la table et voici les données :

1. Les trois cartes du flop sont : Q 3 7 tricolore
2. Keiner a poussé son tapis au centre de la table et a ouvert K-Q devant lui
3. Un joueur en face avec une paire de rois devant lui ouverte

Et voici ce qu'on m'explique : 
1. Sur le flop, Keiner part à tapis. Notons que s'il est payé par son adversaire, il est couvert. 
2. Son adversaire a prononcé un mot, qui pouvait être "call" ou "fold", le tout en abattant ses rois face up sur la table.
3. La guerre est ouverte puisque la moitié de la table a entendu call et l’autre fold. Keiner explique qu’il a entendu fold et que c’est la raison pour laquelle il a montré sa main au lieu de la rendre, en lui disant "bad fold, tu me battais". L’autre évidemment est outré car c’est un call évident.
4. Et c’est sans parler du fait que le croupier a mis les cartes au dessus du muck par réflexe mais qu’il est incapable après réflexion de me dire ce qu’il a vraiment entendu. Du coup, une femme à la table, voyant ça, a bondi sur le muck pour récupérer les rois, persuadée d’avoir entendu "call". Mais la main était en théorie morte.

J’ai pris beaucoup de temps à prendre ma décision, car le tournoi de Keiner se jouait dessus mais j’ai finalement décidé que c’était un call, car, en tant que joueur, cela me semblait être un fold plutôt improbable. Et pourquoi jeter face up les rois si ce n’est qu’il pensait à un showdown ? Je ne crois pas qu’il s’agissait d’un fold spectaculaire destiné à impressionner la table. De plus, Mickael a aussi péché par égo car il a montré ses cartes. S’il ne l’avait pas fait, l’autre aurait eu tout le temps d’expliquer son geste et de dire s’il payait ou pas, sans avoir l’information en face. Jouer le coup comme un call m’a donc semblé être la bonne décision, la plus juste et la plus logique. Même si ça a couté le tournoi à Michael.

Ton avenir, les années à venir ? Tu te vois en dehors du poker : arrêter de voyager, écrire un livre ?

Je ne sais pas encore vraiment. Mais je cherche de nouvelles opportunités, disons-le comme ça. Je ne vais pas continuer à faire encore exactement la même chose pendant 5 ou 10 ans. Je suis au sommet de ce que je voulais faire et jamais dans mes rêves les plus fous je n’aurais pu penser en être là où je suis aujourd’hui : gagner autant d’argent, employer d'aussi grandes équipes, voyager dans le monde entier etc... Mais il me faut autre chose. Un autre rêve à remplir, un nouveau challenge. Je suis open. Mais un livre, je crois pas [rires]. On me l’a proposé mais je suis trop fainéant pour ça. Et puis je n’écris pas bien.

Mais en revanche, je voudrais voyager moins. Je suis basé à Vienne et je rentre très peu chez moi. Ce qui est dur et fatiguant. Surtout pour la vie de famille. J’espère pour l’instant que je vais continuer dans les deux prochaines années à être aussi occupé qu’en ce moment. Ca dépendra de l’évolution du marché. Je ne pense pas que le marché des tournois baisse, il y a trop de demande. En revanche, ça ne devrait pas non plus augmenter. Et après, qui sait, peut-être je vendrais des t-shirts ? [rires]

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