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Jeux d'argent en ligne : la grande valse des chiffres


Opinions
Par Cyril Fievet   
Mercredi, 02 Décembre 2009 11:00

 

Ces dernières semaines, notamment dans le cadre du débat sur la régulation du marché des jeux d'argent sur Internet, élus, responsables politiques et journalistes ont multiplié déclarations et commentaires, souvent contradictoires. Tous semblaient pourtant s'accorder sur quelques chiffres clés, apparemment acceptés comme réels ou, à défaut d'être vérifiés, comme réalistes. Voyons ça de plus près.

 

Le nombre de site illégaux

Le nombre de sites proposant de façon illégale des jeux d'argent est une donnée importante, agitée comme un chiffon rouge par le législateur, soucieux de démontrer l'urgence d'une régulation du marché français. Régulation qui passera forcément, on le sait, par le blocage de l'accès aux susdits sites illégaux (ces sites étant, rappelons-le, tous ceux sur lesquels jouent actuellement les Français, sauf les sites de la FDJ et du PMU).

Alors, combien y a-t-il de sites illégaux ?

La toute première étude en la matière remonte à juillet 2006. Le livre blanc du CERT-Lexsi, intitulé "Cybercriminalité des jeux en ligne", assure que "le nombre de véritables sites de jeux en ligne en activité s’établit à 14 823 sites. Parmi eux, 1 284 sites proposent un contenu francophone et acceptent les connexions en provenance de France". C'est cette étude qui semble avoir nourri la réflexion - et l'inquiétude - du législateur quant à la profusion de l'offre de jeu illégale. Mais ces chiffres, étonnamment précis, vont rapidement subir une inflation galopante.

"Depuis plusieurs années, les jeux sur Internet ont explosé, avec pas moins de 25.000 sites illégaux recensés dans le monde, dont 20% en langue française", assure France Soir, en mars 2009. Le quotidien reprend là une présentation du marché des jeux publiée en février sur le site du Ministère du Budget. Quelques jours plus tard, en conseil des ministres, la situation paraît la même : "25 000 sites illégaux de jeux sont accessibles en France, dont un quart en langue française".

En octobre 2009, le ministre du Budget Eric Woerth, rédacteur du projet de loi de régulation du marché, multiple les déclarations, allégrement reprises par la presse. Citant le ministre, l'AFP - dans une dépêche reprise par la quasi totalité des médias français - observe que le projet "vise à réguler un secteur 'qui explose littéralement' et qui compte 'plus de 20.000 sites illégaux'."

Lors des débats à l'Assemblée, le chiffre de 25 000 revient comme une litanie et paraît être un fait établi. "Il est évident que nous devons lutter contre les dizaines de milliers de sites illégaux qui ponctionnent l'argent des joueurs", juge le député UMP Jacques Myard, s'écriant plus tard, à l'adresse du socialiste Gaëtan Gorce, "Il y a 25 000 sites illégaux, monsieur Gorce !". "Il n'y en a que 5 000 en langue française, mon cher collègue.", répondra Gorce.

Il y a quelques jours, dans une interview accordée à Le 10, Jean-François Lamour, député UMP et rapporteur du projet de loi à l'Assemblée Nationale, enfonce le clou : "il est temps de réguler et de protéger les joueurs face aux 5000 sites de paris existant en langue française dont on ne sait pas d'où ils viennent et qui est derrière".

Cette avalanche d'affirmations aurait raison du plus sceptique des internautes. Il y aurait donc 25 000 sites illégaux, dont 5 000 en français. Soit. Mais où sont-ils ?

Plusieurs sites Web se chargent de recenser les sites de jeux existants. Casino City, un guide des casinos et des jeux d'argent créé en 1995, propose ainsi un vaste répertoire indexant... 2 303 sites de jeu sur Internet. Parmi eux, 433 sites comportent une interface en français.

De son côté, Dmoz, l'un des plus anciens répertoires généralistes du Web, classe moins de 2 000 sites Web dans sa catégorie Gambling.

L'Association des Webmasters de sites de gambling, fondée en 2001, tient un annuaire de sites et portails de jeux d'argent. Il comporte moins de 1 000 entrées.

Pour ce qui est du poker, le site PokerScout, site de réference qui suit l'actualité du poker en ligne depuis 2006, recense 600 sites distincts. L'essentiel de ces sites sont des skins, pointant sur les mêmes réseaux - il existe moins d'une quinzaine de réseaux de poker dans le monde - et seuls quelques dizaines de ces sites affichent un trafic détectable.

Bizarrement, donc, les "dizaines de milliers de sites" dont on parle ne semblent pas très soucieux de se faire référencer sur le Web. Ils ne font pas non plus beaucoup de promotion. Car si l'on consulte les plus gros réseaux de programmes d'affiliation, destinés à renvoyer des joueurs vers les sites de jeu, on constate que le nombre de promotions actives évolue dans une fourchette de quelques centaines de sites tout au plus.

Qu'en est-il des logiciels de jeu ? Si ces sites existent, ils n'ont que deux alernatives pour proposer des jeux d'argent : s'appuyer sur des solutions logicielles existantes, ou développer leurs propres programmes de jeu.

Les plus gros fournisseurs de solutions logicielles pour les opérateurs de jeu sont connus. Playtech, par exemple, est l'un des plus gros acteurs de ce marché. L'entreprise, cotée en Bourse et affichant une excellente santé financière, propose des solutions intégrées pour créer des sites de poker, de casino, de paris, de bingo... En juillet 2008, l'entreprise annonçait avoir atteint le seuil des 60 clients utilisant ses solutions. Elle ne communique plus sur ces chiffres mais au vu de sa progression, il est raisonnable d'estimer qu'elle possède au mieux 150 licenciés actuellement. Autre fournisseur important, Cryptologic, créateur de logiciels de poker et de casino, affirmait ce mois-ci avoir 29 clients utilisant ses solutions. OddsMatrix, fournisseur de logiciels dédiés aux paris sportifs, possède 16 clients. On pourrait continuer ainsi, pour facilement admettre que les 20 plus gros fournisseurs de logiciels de jeux d'argent cumulent à eux tous, tout au plus, quelques centaines de clients utilisant leurs services. Arrondissons à 2 000. Cela voudrait dire que 23 000 sites de jeux n'utilisent pas les services des principaux fournisseurs de solutions intégrées et ont donc, probablement, développé leurs propres logiciels. Etrange.

De même, la plupart des sites de jeux - du moins ceux que l'on connaît - utilisent des porte-monnaies électroniques, plébiscités par les joueurs comme étant plus souples et moins risqués qu'une carte bancaire. Les principaux fournissseurs de ce type de services sont Neteller et Moneybookers. Un responsable Moneybookers, leader en la matière, nous a confié que l'entreprise comptait "environ 500 sites de jeux d'argent" parmi ses clients. Il est raisonnable d'estimer que Neteller en a autant (et ce sont d'ailleurs les mêmes, le plus souvent). Là encore, les deux leaders du marché cumulent à eux deux, au maximum, 1 000 clients. Il faut croire que 24 000 sites de jeux d'argent ne proposent donc pas de porte-monnaies électroniques à leurs utilisateurs.

J'ai beau chercher, donc, tous les chiffres auxquels je parviens sont - tout au plus - d'un ordre de grandeur de quelques milliers, et non de dizaines de milliers de sites "illégaux". Et j'en arrive à la conclusion que s'il existe vraiment 25 000 sites de jeux, dont 5 000 en français, ils sont bien cachés.

 

Les joueurs et le marché

Hélas, ce qui est vrai du nombre de sites illégaux l'est également pour quelques-unes des autres données chiffrées martelées par nos députés. En séance parlementaire, Jean-François Lamour lançait : "il y a aujourd'hui 3 millions de joueurs français qui évoluent sur des sites illégaux, sans aucune protection".

Un chiffre difficile à vérifier, certes, mais qui suscite malgré tout des interrogations.

Pour ne parler que du poker, l'une des rares études portant sur un échantillon représentatif a été menée par le cabinet Poker Players Research en février de cette année. L'étude portait sur un échantillon de 13 000 personnes, aux Etats-Unis, au Canada et en Europe. Elle établit que "1,3% des adultes français jouent au poker en ligne avec de l'argent réel". Sur la base des chiffres de l'INSEE, cela porterait le nombre de joueurs de poker français à environ 680 000. Si l'on imagine que ces gens jouent exclusivement au poker et à rien d'autre, il y aurait donc 2,3 millions de joueurs français supplémentaires, uniquement adeptes des paris sportifs et du casino en ligne. Etonnant, mais admettons.

Voyons ce qu'il en est pour le marché des jeux d'argent. "Marché illégal des jeux en ligne en France : plusieurs milliards d’euros en France", lit-on dans un communiqué de presse du Ministre du Budget de juin 2008, annonçant la prochaine ouverture du marché des jeux et paris sportifs en ligne.

En octobre 2009, à l'Assemblée Nationale, Eric Woerth persiste : "Les jeux sur Internet explosent. La demande des joueurs français, le montant des mises, le nombre de sites en langue française augmentent selon des taux à deux chiffres. Chaque jour, 25 000 sites proposent des jeux dans tous les domaines, avec un montant de mises en France qui oscillent entre 3 et 4 milliards d'euros."

Trois à quatre milliards d'euros ? Impressionnant.

Pourtant, différentes études publiées ne fournissent pas de tels chiffres.

Le cabinet spécialisé Global Betting & Gaming Consultants (GBGC) publie depuis plusieurs années des études détaillées du marché des jeux d'argent. Dans une étude de 2009 - reprise par le quotidien financier La Tribune - GBGC estime que le marché français des jeux sur Internet en 2008 pèse 403 millions d'euros. Sur cette somme, les paris sportifs illégaux représenteraient 27 millions d'euros, le poker 69 millions. Comme le note le Journal du Net, il s'agit là de "sommes certainement sous-évaluées". Il faut croire qu'elles sont même très fortement sous-évaluées, puisque ces données sont 30 à 40 fois inférieures aux chiffres avancés par Bercy.

Autre étude - édifiante : PricewaterhouseCoopers estime que "en Europe, les jeux en ligne, aussi bien légaux qu'illégaux, ont généré un produit brut de 5,6 milliards d'euros en 2008". Si ce marché, cumulant sites légaux et illégaux pour toute l'Europe, représente 5,6 milliards, comment le marché illégal français peut-il, à lui seul, représenter "3 à 4 milliards" ? Mystère.

Le quotidien économique Les Echos, reprenant une étude du consultant Francis Merlin, indique par ailleurs en octobre 2009 que "le marché illégal français est de 1 milliard d'euros, dont 300 millions pour les paris sportifs". Merlin prévoit du reste que ce marché "se montera à 2,6 milliards en 2011".

Enfin, le cabinet MCEN a lui aussi publié tout récemment un rapport détaillé sur le marché des jeux, présent et à venir, établi avec le concours d'une cinquantaine d'experts de l'industrie. Le marché du jeu en ligne en France y est estimé à "300 millions d'euros aujourd'hui" et devant peser 1,7 milliards d'euros... en 2015.

On a beau tourner cela dans tous les sens, on observe un décalage, d'un facteur proche de 10, entre les chiffres "officiels" et les études des observateurs indépendants.

 

Au final, j'en conviens, tous ces chiffres donnent un peu le tournis. Mais il faut bien admettre que la plupart de ces données, présentées comme des "vérités vraies", paraissent sinon folkloriques, du moins très approximatives. Et, comme toujours en pareille situation, on peut se demander si le pire tient au fait que nos gouvernants se permettent une certaine légèreté dans les chiffres qu'ils avancent, ou au fait que plus personne ne s'en étonne.

 

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