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Problèmes d'arbitrages : l'avis de Nicolas Fraioli


Opinions
Par Claire Renaut   
Jeudi, 20 Mai 2010 18:10
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Nicolas Fraioli est à 33 ans un personnage bien connu à l'Aviation Club de France : il est à la fois chef de partie, directeur de tournoi et membre du comité de jeux du cercle. Rencontre avec un jeune homme aussi cool dans la vie qu'intraitable à la table.


Quel est ton avis sur les problèmes d'arbitrage dans le monde ? Faut-il uniformiser la chose à grande échelle ?

Chaque casino va avoir son propre règlement. Tu n'auras pas les mêmes règles ici qu'au Caesar ou au Bellagio. Par exemple, quand on transfère un joueur, ici, il ne peut pas être servi au bouton. De même, à l'ACF, je vais le mettre d'office en late position, au plus loin du bouton. Mais quand on regarde les règles TDA par exemple, un joueur transféré peut être servi au bouton et lors du transfert de table, on le met dans la pire des positions, parfois même de grosse blind directement. Ici, on a choisi de faire l'inverse car je pense que ce n’est pas juste de pénaliser un joueur comme ça : il arrive à une table qu’il ne connait pas et va direct à la pire des position. Quand tu arrives à une table, mieux vaut que tu aies le temps de voir ce qui se passe. Et ce n'est qu'un petit exemple. Il existe vraiment beaucoup de nuances. Et chacun aura tendance à penser que sa règle est plus juste qu’ailleurs.

Il ne peut pas y avoir un règlement pur et dur appliqué à la lettre dans le monde entier, c’est impossible. Il peut m’arriver de prendre un arbitrage différent selon, par exemple, la position d’un joueur afin de determiner si ce dernier est de bonne foi. Ainsi, si j’ai un joueur siège 1 qui n’a pas vu qu’un joueur a relancé, ce n’est pas la même chose qu’un joueur situé au milieu de la table et qui a la relance en face. En tournoi, on est juge et arbitre et il faut aller au plus juste. Il faut réfléchir avant de prendre une seule décision. Et ne pas léser un joueur plus qu’un autre. La logique entre souvent en compte.

Et tu crois qu'il serait envisageable d'uniformiser les règles, par exemple en faisant un livre de loi unique ?

Pour les règles de base, comme ne pas servir un joueur s’il arrive de petite blind, oui. Il ne peut pas y avoir de problème possible là-dessus. Mais pour des autres, comme les règles de relance, ici à l’ACF, on a décidé qu’on pouvait relancer du double parce que c’est plus simple. Ce ne sera pas la même que dans d’autres grands tournois, comme ceux qui se déroulent aux USA, mais on a trouvé que c’était plus juste et plus rapide en cas de situation de raise/3-bet/4-bet avec un tapis au milieu, imaginez le temps perdu pour le croupier pour compter "Combien ça fait si je veux relancer encore ?"  avec les règles américaines.

Pour ce qui serait d’un livre global, encore aujourd’hui, je me retrouve souvent dans des situations que je n’ai jamais rencontrées avant. Par exemple, si un joueur n’a pas vu qu’un joueur avant lui est parti à tapis, que le croupier n’a rien dit et qu’il dit "Payé" en pensant payer la relance d’avant. Le règle veut que la parole prime. Mais pourtant, ma décision sera basée aussi sur de nombreux facteurs : quel est le bruit dans la salle, qu’ont entendu les autres joueurs à la table, où est placé le joueur par rapport à l’autre, a-t-il déjà fait une erreur du genre avant etc etc… On ne peut pas distinguer tous ces facteurs dans une règle écrite : ce serait impossible. On pourrait uniformiser si tout monde était d’accord dans le meilleur des mondes. Et ça, c’est aussi impossible.

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Hors de question d'aller travailler sans le costume cravate : un directeur de tournoi incarne l'établissement et la justice. Il n'est pas là pour rigoler ou être sympa mais pour faire appliquer les règles. Dur à faire en jogging/baskets...


Comment faire la transition entre arbitrer une partie de cash et un tournoi internationnal ?

Le cash et le tournoi, ça n’a rien à voir. C’est le même jeu mais un tournoi c’est une compétition. Et dans les compétition, le jeu porte à la faute. En cash, on est beaucoup plus coulant. Parce qu’en cash, les joueurs jouent des heures et des heures et peuvent faire des erreurs, c’est pas trop grave.  Il y a plus de tolérance. Le tournoi, c'est une vraie discipline à part : c'est endurant et les joueurs se doivent de faire attention tout du long, d'un point de vue tant physique que psychologique. Ne pas faire d'erreur entre aussi en compte dans le fait d'être un bon joueur de tournoi.

Tu as des exemples de règles différentes ?

En cash par exemple, un joueur peut demander à un autre combien il a. Ce qui est logique puisqu'on parle d’argent. C'est pareil pour compter le pot : un joueur en cash peut demander ça au croupier. Mais en tournoi, le joueur se doit de suivre toute l’action et de savoir précisemment combien il y a au milieu. Ca oblige le joueur à utiliser son cerveau. Ca joue avec la fatigue : on ne doit pas lui donner ces infos. C’est à lui d’être bon et vigileant. S’il ne l’a pas été, le croupier peut étaler le pot et un joueur peut demander "Time". Donc il aura une minute seulement pour compter et évaluer le tapis adverse. Mais c’est de sa faute car il aurait du être attentif.

Il existe dans certains cercles du favoritisme envers certains amis ou très gros habitués, quel est ton avis là-dessus ?

On ne peut pas se le permettre. Ca voudrait dire que ça ne sert à rien d’affronter un de nos plus fidèle habitué car ce dernier serait favorisé lors des décisions litigieuses. Il y a des gens que j’aime plus que d’autres, j'ai des amis parmi les joueurs, mais jamais je ne pourrais faire de différence. Imaginez l’impact que ça aurait sur ma réputation et celle de l’ACF. Ce serait désastreux et ça se saurait très vite, via les blogs ou les joueurs qui se connaissent et parlent de tout ça entre eux.

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Etre floor est un métier qui nécessite beaucoup de concentration et de bon sens : il y a souvent beaucoup d'argent en jeu et l'ambiance peut parfois être électrique en cas de litige.

Tu as déjà été témoin de règles ou de décisions absurdes prises par un floor ?

A Amsterdam par exemple, au Holland Casino, ils ont une règle terrible qui veut que si ta main franchit la ligne dessinée devant toi sur le tapis, tes cartes, si tu les tiens à ce moment dans ta main, soient brulées. C’est arrivé à quelqu’un que je connais. Il ouvre AA et se penche, cartes en mains, pour compter le tapis adverse et là, le croupier lui prend ses cartes. Le joueur crie au scandale et le floor arrive en lui disant que non, la règle c’est la règle. Et pourtant , le joueur avait montré AA. Ca n’a aucun sens et ca m’a choqué.

Idem, en Angleterre, il existe une règle qui veut que quand un joueur prend une pile de jetons en main, si cette pile en main franchit la ligne, il est obligé de tout poser.

En cash, il m’est aussi arrivé une histoire dingue au Caesar Palace à Las Vegas qui fait que je n’y jouerais plus jamais de ma vie. J’attends pour jouer un tournoi donc je m’amuse à une 1$/2$. Un joueur relance à 25$, je surrelance à 100$ et il paie. Le flop vient trois petites cartes à pique. Le joueur checke, je fais tapis pour 200$, le joueur en face, à qui il reste 800$ derrière, dit "call". La croupière pose le turn et la river (un autre pique) et je me retrouve avec couleur au valet. Je pense avoir perdu le coup mais montre ma main et là, le mec demande à la croupière ce que j’ai. La femme répond "flush" et là, il sort "Ah mais j’ai jamais payé". Tous les joueurs à la table ont entendu "payé", tout comme la croupière qui a découvert le turn et la river mais le joueur se braque : il refuse de payer.

Le floor puis la sécurité sont appelés et ils l’ont emmenée dans une autre pièce en me disant : "Ne vous inquiétez pas, on s’occupe de tout ça". Du coup, je m’installe dans le petit tournoi pas cher que je voulais faire pour le fun et là, le floor revient vers moi penaud en me sortant : "Désolé monsieur, il refuse de payer. Nous ne pouvons pas lui prendre l’argent de force. Mais rassurez-vous, il est banni de notre établissement. Nous sommes vraiment désolés". Ca m’a rendu dingue : quelle est ma protection à moi en tant que joueur ? De plus, l’argent n’était pas dans ses poches, il était sur la table ! Le floor n’avait qu’à le prendre ! Moi, ça arrive à l’ACF, je vous garanti qu’on lui prend les 200$ dans sa pile de jeton avant de le faire sortir !

Bref, je leur dit que plus jamais je ne jouerais chez eux et là, super énervé, je pars immédiatement à tapis avec une poubelle mais je me débrouille pour doubler, ce qui m'énerve encore plus. La main d’après, je décide de faire un test : je pars à tapis en gardant seulement un misérable jeton de 25 devant moi. Un joueur me paie et le flop vient avec trois petites cartes. Le mec mise et là, je passe. Pour 25 à rajouter. Une situation de chip dumping et collusion de base. Et bien personne ne m’a rien dit ! Personne à la table ou dans l’organisation ne m’a dit quoique ce soit ! Je peux te garantir que personne ne ferait ça impunément à l’ACF. Je vois deux mecs se faire un transfert de jeton comme celui-là, je convoque immédiatement les deux joueurs et ça peut très mal finir. Là non. Il y avait une situation de collusion et personne n’a rien remarqué. C’est honteux. Plus jamais je retournerais chez eux.

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Nicolas est également un joueur émérite, ce qui lui permet de se mettre plus facilement à la place des joueurs et de l'aider ainsi à prendre certaines décisions difficiles.

Pratiques-tu des lois spécifiques à l'ACF ?

Je ne suis pas d’accord du tout avec la règle qui veut que "main montrée = main brulée". C’est quand un joueur part à tapis par exemple sur un flop dangereux avec une paire d’as et qu’il la montre avant que le joueur en face n’ait pris sa décision. C’est souvent pour gagner le coup arrêté, genre  raise/reraise/4-bet préflop et le mec qui montre parce qu’il ne veut pas prendre le risque d’être payé.

Ca vaut une pénalité mais pas la main brûlée. Et je vais te dire pourquoi. C'était il y a deux ans, pendant le Grand Prix de Paris à 10 000 euros. C’est le début du tournoi, peut-être au troisième ou quatrième niveau de jeu. La SB attaque et la BB surrelance, SB réfléchit, payé. Flop : Q Q 8. Check, check. Turn : J. La SB envoie une petite saucée et c'est payé. River : doublette du valet. Check, 8 000 chez la BB. L’autre réfléchit et retourne sa main, montrant AA. La main est en théorie brulée mais je ne suis pas d’accord.

J’arrive et je dis : "Non, la main n’est pas brulée. En revanche, je mets un avertissement et je bloque la relance. La SB peut maintenant décider de juste payer ou passer." Les joueurs à la table n’étaient pas d’accord et je leur ait dit "Ecoutez non, et j’ai une bonne raison pour ça". La SB réfléchit et finit par payer 8 000 pour voir carré de dames en face. Là, je dis à la table, "Voilà pourquoi je n’ai pas brulé la main. Car cela aurait finalement pénalisé l’autre qui n’aurait pas eu ses 8 000 supplémentaires". C'est pareil dans un coup de relances/surrelances préflop : si un joueur montre KK en plein milieu. Si l’autre a AA, pourquoi je brulerais la main de son adversaire ? Ca pénaliserait celui qui a AA et qui veut être payé !

Après, il y a aussi des cas qui peuvent valoir une pénalité tout de suite. Comme le mec qui floppe brelan quand il y a un tirage couleur et qui montre sa main ou l’indique à voix haute : "Je suis max !" pour stopper le coup.

Pour conclure, je dirais qu’on pourrait écrire des règles immuables de bases (genre on ne peut pas, après un transfert, servir un joueur tout de suite au bouton) mais tout un tas d’autres seraient forcément malléables. La meilleure règle pour moi c’est : "La dernière décision appartient au floor et à son appréciation". Et cette dernière varie en fonction des joueurs, du lieu, de l’enjeu et de plein d’autres facteurs. Il faut avoir du bon sens pour être directeur de tournoi, pas avoir un gros livre de règles écrites...



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