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Trop d’argent tue le jeu d’argent : "where have the cowboys gone ?"


Opinions
Par Claire Renaut   
Lundi, 27 Février 2012 22:12
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C’est au milieu des années 2000 que le pognon a commencé à couler à flot dans le milieu du poker, le propulsant au même rang que la Formule 1, le golf ou encore le tennis. Bien sûr, les budgets n’étaient pas les mêmes mais le processus, lui, a été identique : on est passé de l’amateurisme au sur-professionnalisme. Shows TV à l’américaine, nouveaux magazines spécialisés, interviews à la chaine, coverages négociés, conférences de presse, merchandising

Le poker était alors devenu un business comme les autres où chacun tentait de gratter un ou deux billets, le tout dans la bonne humeur générale puisqu’il y avait de la place pour tout le monde. On s’échangeait des bannières sur une poignée de main, on se linkait mutuellement sur les articles, on s’invitait à boire un verre à la soirée de telle boite avant de recommencer le soir suivant chez la boite concurrente, les joueurs ne calculaient pas vraiment leurs propos et ne soignaient pas réellement leur image puisque les contrats de sponsoring poussaient sur les arbres ("Je te donne 200k et tu portes mon logo, c’est good ? Et t’inquiète pas, je ne te demanderais rien d’autre en plus" "Ok"), les couvreurs n’étaient pas nombreux et donc, n’étaient aucunement en compétition pour la qualité de leur travail, les photographes se comptaient sur les doigts d’une main et les vidéastes sur les doigts d’un doigt, puisqu’il ne devait pas y avoir plus d’une caméra par tournoi… Bref, c’était le temps de la bonne humeur, de la désinvolture et surtout, de l’insouciance générale. L’argent coulait à flot et tout le monde avait le droit à sa part du gâteau : même les vautours se goinfraient de chair fraiche.

Les marques ont donc poussé comme des champignons après une nuit de pluie et bien vite, le circuit du poker s’est retrouvé étouffé sous l’offre : sites et magazines pseudo-spécialisés à gogo, merchandising global (vêtement, lunettes, jetons, cartes, photos, cartes de crédit, t-shirt, cendrier, nounours etc…), shows TV jusqu’à l’écoeurement, émissions de radio, combats d’interview exclusives etc… D’un seul coup, nous nous sommes réveillés sur une planète surpeuplée.

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le Black Friday et l’Arjel se sont chargés, chacun à leur façon, de supprimer des budgets et de réduire les notes. La compétition a monté d’un cran et tout le monde s’est vu pousser des griffes qu’il n’avait pas. Désormais, c’est chacun pour soi et tout est (presque) permis. On voit de moins en mois de sympathiques échanges de services, de sourires gratos, de conversations libres sur les business, de retours de balle et c’est vraiment dommage ! La guerre se déroule désormais en dehors des tables, n’épargnant personne et surtout pas les joueurs.

guerre_sous



Les pros se sont vus exposés à un dilemme jusque là inconnu, celui de la liberté vs la sécurité : "Serais-je digne de mes ancêtres cow-boy solitaires, en envoyant paître toute forme de contrat mais en gagnant du coup une vraie liberté : oui, je suis injoignable, non je n’ai jamais à me justifier et oui, je vous emmerde tous" ou "Vais-je opter de me lier à une marque, en être l’ambassadeur mais avoir des comptes à rendre tous les jours et des obligations dignes d’un employé de bureau ?"

La première option, celle qui était le cas de tous les joueurs pros il y a seulement une douzaine d’années de ça, offre en effet une liberté d’agir merveilleuse mais elle entretient le fantôme de la brokitude et de la frustration qui plane : t’es tout seul quand tu gagnes mais t’es tout seul quand tu perds aussi (mettant parfois certains joueurs dans une position très difficile à vivre). C’est une situation que quelques gros joueurs de cash game (par exemple) ont choisi : ils ont refusé des contrats qu’ils n’estimaient pas assez gros en rapport des sacrifices demandés.

La deuxième solution, bien que sympathiquement rémunératrice, offre elle aussi des désavantages : fini le j’men foutisme du look ("Mon boss ne veut pas que je ressemble à une bouse sortie du lit sur les photos, c’est pas bon pour la marque" ou alors "Personne ne va me sponso si je ressemble à un thon-geek, allez zou chez le coiffeur et Abercrombie"), fini le j’men foutisme de parole ("Je ne joue que sur PokerDuchmoll.com, car c’est le meilleur site avec la meilleure offre de tournoi."), fini le téléphone éteint ("Tu crois quoi, que je te paie pour que tu dormes jusqu’à midi tous les jours ! Tu as une itw à 14h, une vidéo tutorielle à 16h et ensuite, un dîner avec pokerbusiness.com. Et ensuite, si tu as encore un peu de temps, tu pourras p’tet jouer un peu pour t’amuser. Allez, va bosser !") et fini le je m’en foutisme de l’obligation de résultat-qui-pête ("Mais l’an passé, j’ai gagné 3K tous les mois en jouant en cash, c'est pas si mal !" "On s’en branle que tu gagnes en cash ! Moi je veux un résultat dont on parle ! Je veux ta gueule et mon logo en couverture !")

On dit par exemple que certains joueurs, terrifiés à l’idée de perdre leur contrat à six chiffres, achètent leur couverture de magazine pour compenser leur absence de résultat… Ou que certains paient des couvreurs pour qu’ils parlent d’eux dans les coverage. Ou que d’autres reversent sous le manteau un pourcentage de leurs gains à la personne qui les embauche dans la room pour conserver leur contrat d’une année sur l’autre…

De façon générale, le business a grandement influé sur les décisions des joueurs, qu'ils soient sponsos ou qu'ils rêvent un jour de l'être. Un pro a désormais, par exemple, l’obligation implicite de répondre à toutes les demandes d'interviews, le tout avec le sourire et même s'il n'a que 15mn de break et qu'il vient de prendre le pire bad beat de sa carrière. Question d'expo : il ne veut pas qu'on l'oublie... Un pro dans le système se doit aussi d'être omni-présent sur les réseaux sociaux (les contrats comprennent souvent une clause relative à l’ouverture d’un compte FB et Twitter, voire une condition sine qua none d’écrire des blogs régulierement) : si tu es quelque part, ce sont tes 2000 amis randoms qui doivent le savoir (adieu l’anonymat du déplacement) et si tu as fait quelque chose, tout le monde doit aussi le savoir : vivre notre société moderne où au final, on est ce que l'on parait être en vitrine. De même, ce qui était des conversations sympas et libres deviennent souvent des échanges d’infos calculées ou des vitrines artificiellement posées : notre copine l’insouciante tire sacrément la tronche…

dollars_poker

 

En fait, chaque gros tournoi fait désormais penser à une sorte de festival de Cannes où l’essentiel (rapports humains straight-forward, essence du jeu, indépendance de parole et de pensée…) a laissé place à un grand barnum où tout le monde est en représentation : un petit univers où tout le monde a quelque chose à vendre mais où les portes-monnaies se font de plus en plus rares, poussant tout le monde à opter pour une attitude guerrière.

Il n’y a qu’à allumer FB par exemple : depuis quelques mois (ce n’était pas aussi répandu avant), on lit des séries incroyables de statuts de type "J’ai gagné ça online" ou "Voilà ma place au leaderboard !" (d’ailleurs je pense que le FISC vous remercie d’avance de leur fournir toutes ces infos). Re-belotte aussi , avec les pages "joueur pro", qui semblent être devenues une vitrine obligatoire : SVP "likez moi" ! Ou, mieux encore dans le côté SPAM lors d'opérations de comm' massives : "Votez pour moi" ! Les joueurs semblent tous vivre pour "Je vaux mieux que mon voisin donc SVP donnez-moi un contrat de sponso !!!" Sauf ceux, une fois de plus, qui vivent en marge, à l'instar de certains gros joueurs de cash game qui préfèrent vivre loin des spotlights et du monde de la représentation (normal, ça leur servirait à quoi ?)

La grande majorité des joueurs pros courent désormais après l’image et l’exposition, quite à aller trop loin dans le côté "plume dans le derrière". Surtout quand ils ne sont pas sponsorisés. Outre le soin apporté par chacun à sa plage FB, son blog ou plus simplement sa tenue avant d'aller jouer un gros tournoi bourré de photographes, on propose par exemple à certains joueurs de faire des articles gratos ou même d’animer des émissions en échange de… rien. "Ca va te faire de la pub !" Mais de la pub pour quoi gagner exactement ? Les contrats n’existent presque plus et pour ceux qui restent, leur valeur a été lourdement diminuée (à l’exception de certaines stars du poker en France : allez, cinq joueurs au grand max). Ne vaut-il mieux pas dans ce cas se libérer de la pression de l’exposition et faire sa route peinard ? Après tout, ça regarde qui exactement qu’on gagne 5K/mois en cash ? C’est pour un besoin de se flatter l’égo, d’obtenir des compliments ou de séduire une room ? En tout cas, se présenter publiquement sous son meilleur jour n’est jamais gratuit : on le fait toujours en ayant une idée en tête…

flingues



Alors certes, le moment est venu de conclure par un chapitre Soupline (= on adoucit la chose). Il va de soit que les amitiés sincères existent vraiment et que les relations entre différents business ne sont pas forcément tendues, loin de là : après tout, dans le milieu, on se croise tout le temps et on prend bien souvent grand plaisir à revoir la majorité des gens du circuit joueur et business... J’ai le souvenir de moultes apéros ou resto/boite avec des personnes du circuit qui me sont chères ou que j’apprécie réellement et avec lesquelles il n’est jamais question de rapport de force ou d’argent.

Mais il n’y aura pas de place pour tout le monde : la crise se fait réellement sentir et il flotte un léger parfum de sapin dans la montagne (et de cagoule aussi). En fait, j’ai parfois l’impression qu’il y a une ambiance de fin du monde (normal, on est en 2012) où chacun panique en essayant de tirer son épingle du jeu : on suit le parcours du milieu de la pub dans les années 80. Fini l’âge d’or de la glandouille adolescente : l’heure est au marketing et au moneymaking ! Douce ironie quand on sait que c’est par lui, finalement, que tout est arrivé…

PS : Cet article vous est proposé par une joueuse de poker qui représente une marque de lunettes, possède un blog, un compte FB, un autre Twitter, qui choisit souvent sa tenue avec soin avant d'aller jouer et je peux vous assurer que si y'a shippage de tournoi, vous en entendrez parler ! :)

Commentaires (1)
Mallé Jean Claude
Bravo !
Par Mallé Jean Claude, March 03, 2012
Une cruelle et pertinente lucidité. En passant, le rapport que vous décrivez entre un joueur et son sponsor (horaires, droit de regard sur le look, interventions obligatoires et le reste) porte un nom bien précis : rapport de subordination. En d'autres termes, l'URSAFF pourrait requalifier en salaire toutes les sommes versées dans le cadre d'un tel contrat, et demander au sponsor et au joueur les charges correspondantes. Selon mon expérience, le principal problème des intervenants du poker, c'est une profonde méconnaissance de la réalité. Attention à la collision quand le fisc, qui a exactement le même défaut, tombera sur le dos de gens qui se vantent de gains imaginaires (par exemple quand il y a deal en live) ou exagérés (en mettant en avant leur chiffre d'affaires et en oubliant leurs frais). Bref ça sent vraiment le sapin.


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PLAYER OF THE YEAR FRANCE


Nom
Score  
1
Bertrand
Grospellier
752.535

2
Bruno
Lopes
530.445

3
David
Benyamine
528.491

4
Aubin
Cazals
489.855

5
Alain
Roy
467.549

6
Roger
Hairabedian
457.068

7
Paul
Guichard
418.656

8
Tristan
Clemencon
411.163

9
Eric
Sfez
405.595

10
Phillippe
Ktorza
376.967



Top 100 France


Nom
Score  
1
Bertrand
Grospellier
2759.03

2
Roger
Hairabedian
2155.08

3
Tristan
Clemencon
1713.59

4
Fabrice
Soulier
1646.57

5
Phillippe
Ktorza
1626.17

6
David
Benyamine
1617.73

7
Alain
Roy
1614.92

8
Bruno
Lopes
1609.56

9
Guillaume
Darcourt
1514.07

10
Ludovic
Lacay
1487.5