» Mot de passe oublié ?
» Identifiant oublié ?


mardi 16 février
Home > Articles > Portraits > Bob Stupak ou le syndrome d'Icare
 

Bob Stupak ou le syndrome d'Icare

Portraits
Par David Poulenard   
Mardi, 29 Décembre 2009 10:00

L'ascension.

Dire de Bob Stupak, né le 6 avril 1942, qu'il est tombé enfant dans l'univers du jeu dépasse l'expression consacrée. Son père étant une "figure" aussi connue que respectée du milieu des jeux clandestins de la riante Pittsburgh, l'avenir du jeune Bobby semblait tout tracé. Chester Stupak durant toute son existence a tenu le tripot le plus prestigieux de la ville, avec le soutien amical du milieu, des édiles et de la police locale. Fort d'une réussite avérée dans ce secteur d'activité en pleine expansion dans l'immédiate après-guerre, Chester a initié son rejeton aux arts de la tenue d'une partie de craps clandestine. Le jeune Bob a rapidement montré une véritable aptitude dans la pratique avec une prédisposition certaine aux mathématiques appliquées au jeu.

Son initiation terminée, Bob Stupak est ensuite parti affûter ses dents longues sur le lointain continent australien. L'entregent, le dynamisme familial et l'assurance des Stupaks allaient lui permettre de réussir rapidement à prospérer avec sa propre partie de craps clandestine. Un mariage, un divorce et des poches remplies de dollars australiens plus tard et Bob Stupak pouvait faire son retour aux Etats-Unis avec de nombreux projets et les moyens de ses ambitions.

La figure paternelle étant déjà omniprésente à Pittsburgh et Bob n'étant pas du genre à se contenter d'une future succession dans une ville de province, la destination choisie à son retour de Melbourne était évidente. Seule Las Vegas pouvait accueillir une ambition aussi démesurée !

Avant d'atterrir à Sin City, Bob Stupak avait néanmoins effectué une escale à Pittsburgh pour augmenter son enveloppe financière auprès de son père et de quelques investisseurs anonymes. En arrivant à Vegas, Stupak devait cependant rapidement se rendre compte qu'il entrait dans une autre dimension et que l'unité de base à Sin City n'était pas la centaine de milliers de dollars, mais le million.

Malgré tout, Stupak réussit en 1971 à acquérir une parcelle de 6000m² à l'angle de Sahara Avenue et Las Vegas Boulevard, un emplacement de seconde zone, entre Down Town Vegas et le Strip. Malgré les inombrables difficultés d'un tel projet, l'absence de véritables moyens financiers étant la principale, il parvient enfin à construire et ouvrir son propre casino en 1974 : le Bob Stupak's Wolrd Famous Historic Gambling Museum. Les mauvaises langues auront vite fait de dire -à juste titre- que l'enseigne était plus grande que le casino...

stupak_jeune
L'art de se mettre en scène (même si la chemise boudine un peu...)


En dépit de l'énergie de Stupak et de ses premières initiatives marketing pour attirer le chaland, le casino reste aussi peu fréquenté que le désert des Mojaves... Désert le World Famous Historic Gambling Museum certes, mais bien assuré ! Aussi lorsqu'il flambe quelques mois plus tard suite à un inexpliqué problème du circuit d'air conditionné, les moyens financiers de Bob Stupak deviennent conséquents, même si l'inévitable et interminable procès avec l'assureur dure plusieurs années.


Jackpot pour Stupak.

Une fois l'argent touché, Bob Stupak peut enfin passer la vitesse supérieure avec l'édification de son nouvel établissement, le Vegas World en 1979. Un casino de taille supérieure, encore loin des géants comme le Caesar's, mais plus conforme aux ambitions d'un homme qui collectionnait les Rolls Royce et arborait un énorme solitaire rose au doigt. Malgré tout, l'avenir du Vegas World restait des plus incertains, notamment à cause d'une situation géographique précaire (éloigné des deux principaux centres de Sin City, dans un quartier particulièrement mal famé) et surtout car la bankroll de son propriétaire n'était que la poudre aux yeux déstinée à donner le change. En effet, l'ambitieux n'avait pas un dollar en banque. Plusieurs fois, il dut aller taper séance tenante son ami Benny Binion pour honorer ses obligations après le passage ruineux d'un gros joueur en réussite.

Pourtant, grace à son génie visionnaire, le casino allait devenir une formidable machine à cash, générant plus de 100 millions de dollars de revenu annuel en quelques années. Stupak fut le premier à comprendre l'importance du marketing pour un casino, une fois le Vegas World érigé toute l'énergie du visionnaire est utilisée pour en assurer la promotion. Il offre aux touristes des séjours à prix cassés, comprenant l'hébergement, les repas, du cash pour jouer aux tables, du cash pour joueur aux machines à sous... L'homme n'est pas fou pour autant, l'argent offert pour les bandits-manchots n'est utilisable que pour certaines machines programmées pour gagner moins souvent qu'il ne pleut dans le Nevada ! Initiative aussi faussement aguichante pour le touriste, le black-jack à double exposition permettant de voir les deux cartes de la banque ou la roulette polonaise... Qu'importe, le pari est rapidement gagné, le Vegas World propose de nouveaux jeux "équitables" devenant ainsi une destination attractive et comme les limites y sont largement supérieures à celles proposés par la concurrence, les joueurs affluent avec parmi eux de gros flambeurs.

Dernier volet de l'agressive stratégie publicitaire de Bob Stupak : lui-même. Il a vite compris comment utiliser son tempérament de flambeur, il ne refuse aucun pari, aucun adversaire, quelque soit la nature de l'enjeu et du jeu. En 1983 pour assurer la promotion du tournoi de poker organisé dans l'enceinte de son casino, "the America's cup", il offre au vainqueur la possibilité de gagner sa propre Rolls Royce en le battant en heads-up. Un duel finalement rapidement gagné par le propriétaire qui lui permet de conserver sa prestigieuse voiture. Il continue à assurer sa promotion et donc celle du Vegas World en remportant un match de poker à 500 000$ contre ORAC, un ordinateur programmé pour le poker. Lorsque l'on connait le niveau des ordinateurs 25 ans plus tard, on ne peut que rester admiratif envers le génie d'un tel pari...

Mais Stupak n'était pas seulement un intrépide aventurier, son casino était géré avec la plus grande rigueur. Ses employés obéissaient au quart de tour avant d'être renvoyés à la moindre défaillance, il aura d'ailleurs de nombreux problèmes avec les syndicats généralement habilement résolus. Pour promouvoir les jeux, il s'entoure de spécialistes, notamment Puggy Pearson et David Slansky pour le poker. Stupak a réussi son premier pari, Vegas World, le casino perdu au milieu de nulle part, est une affaire lucrative.


Nouvelles ambitions.

A l'instar de ses amis, Benny Binion ou Kirk Kerkorian, il aurait pu se contenter de gérer ses affaires en patriarche comme le premier ou en businessman de génie comme le second, mais le jeune homme d'origine polonaise a soif de reconnaissance. Il entreprend un de ses challenges les plus insensés en tentant de devenir maire de Las Vegas. Une initiative folle, car Sin City, la ville de tous les excès, ne s'offre qu'à de paisibles et respectables notables de l'etablishement. Malgré une campagne courageuse, passionnée, un changement d'apparence brutal (au garage les Rolls, au placard les chemises barriolées, les bagues et autres signes extérieurs de richesse), Bob Stupak échouera dans sa quête, n'obtenant que 33% des intentions de vote, malgré un slogan de campagne teinté d'humour : "Bob Stupak Mayor, you bet !" (NDLA : Bob Stupak Maire, vous pariez !)

stupak_governor



Puisque Las vegas s'est refusée à lui, "The Maverick Polish" (son nouveau surnom) décide de se faire un nom dans le poker. Il s'y lance avec la même farouche énergie qui a habité chacun de ses précédents projets. Bénéficiant des conseils de Puggy Pearson, David Slansky ou Bobby Baldwin, il apprend vite et bien et participe aux plus grosses parties, affrontant les légendes des high-stakes. Si sa technique reste logiquement inférieure à celle des étoiles du poker, son audace et surtout les moyens illimités dont il dispose et qu'il utilise lui permettent de tirer son épingle du jeu. Il affronte des légendes comme Stu Ungar, perdant logiquement une fortune dans la soirée, avant de tout lui reprendre au petit matin en jouant à lancer une pièce le plus près possible d'un mur. C'était d'ailleurs une des forces de Stupak, impatient et flambeur invétéré, il s'ennuyait parfois rapidement à une table de poker, improvisant alors avec génie des side-bets aussi farfelus que lucratifs pour lui.

En 1989, il décroche enfin son Saint Graal en remportant un bracelet WSOP dans le Deuce To Seven Lowball, réussissant par la suite d'autres résultats de qualité avec notamment une 16e place dans le main event.

Ultime et flamboyant coup de génie de Bob Stupak : un pari d'un million de dollars remporté sur le 23e Super Bowl, réussite évidemment hautement médiatisée.

Pourtant, bien que riche, comblé d'honneurs et joueur de poker reconnu, Bob Stupak a encore d'ambitieux projets. Il rêve de s'approcher encore plus près du soleil. Dans son cerveau en permanente ébullition les plans du Stratosphere se dessinent...


Le record d'altitude et la chute

Grisé par sa réussite, Bob Stupak ne connait plus de limite, il a fait sienne la devise gravée sur le Vegas World : "The Sky's the limit". Il est capable de débourser 100 000$ pour concrétiser son rêve de jouer avec les mythiques Harlem Globe Trotters, tente une incursion dans le cinéma, jouant un role quasi-autobiographique, celui du plus gros joueur du monde. Un role obtenu dans une série dont Stupak assurera la publicité maximale en n'hésitant à acquérir de pleines pages à sa gloire dans les journaux pour annoncer la diffusion et surtout sa présence.

Mais son projet le plus fou, le plus ambitieux, est né en Australie. Alors qu'il rendait visite à sa fille Nicole, il découvre la tour de Sydney, monument le plus haut du pays devant laquelle se presse une foule nombreuse qui attend patiemment de pouvoir acquitter 5$ pour prendre l'ascenseur qui mène au sommet. Immédiatement l'ambitieux promoteur transpose le concept à Las Vegas, imaginant le succès d'une telle attraction auprès des millions de touristes qui y transitent chaque année.

stratos

Dès son retour dans le Nevada, Stupak se lance à corps perdu dans son pharaonesque projet, malgré les difficultés qui apparaissent. En 1990, la première guerre du Golf et la crise économique qui suit atteint Las Vegas, réduisant touristes et billets verts. Parallèlement le Vegas World subit de nombreuses plaintes sur les promotions trompeuses offertes par le casino. Pour faire cesser les plaintes, Stupak paie une amende -insignifiante- de 100 000$, mais doit surtout revoir à la baisse son programme de promotions. Un ensemble de paramètres qui va entrainer une préoccupante baisse de fréquentation du Vegas World à l'heure de réaliser d'aussi importants investissements.

Car Stupak voit haut, très haut ! Le Stratosphère sera une tour d'observation de 1012 pieds de haut (313 mètres), le building le plus haut à l'ouest du Mississipi. Parallèlement le Vegas World sera reconstruit pour devenir un gigantesque hotel casino de 2 000 chambres. Le budget est estimé à plus de 500 de millions de dollars, une somme que Bob Stupak ne possède évidemment pas. Il doit trouver des associés et se tourner vers les banques pour trouver l'argent nécessaire à la construction. Sans attendre d'avoir réuni les fonds, il entreprend la construction de la tour, s'entoure des meilleurs spécialistes et dès 1993 l'édification commence.

Si les premiers mois semblent se dérouler conformément aux plans de Stupak, un grave incendit survient en août, détruisant la partie haute du building en cours de construction. Si le sinistre est rapidement maitrisé, les dommages collatéraux se révèlent dramatiques. Le Vegas World doit être fermé pour des raisons de sécurité, les investisseurs potentiels deviennent méfiants et the Polish Maverick se retrouve dans l'obligation de trouver 35 millions de dollars en quelques semaines pour permettre le redémarrage des travaux. Il se tourne alors vers Lyle Berman, le fameux joueur de poker qui a acquis une fortune considérable dans le commerce puis avec sa chaine de casinos. Il parvient à convaincre Berman, mais à quel prix ! Celui-ci accepte d'investir dans le projet de manière importante, mais en contrepartie il prend la majorité, ne laissant que 17% des parts à Bob Stupak, contraint d'accepter cet accord pour éviter la banqueroute.

La construction reprend sous la surveillance de Stupak qui conserve son poste de directeur, les travaux avancent rapidement et le Stratosphere aurait pu devenir la réussite envisagée si un dramatique accident de circulation n'était survenu au fantasque entrepreneur. En avril 1995, Bob Stupak chevauche sa Harley avec derrière lui son fils, il fait nuit et il roule vite, trop vite, lorsqu'une terrible collision intervient à un carrefour. Son fils ne souffre que d'un fracture et de traumatismes, mais quand les secours arrivent, la vie du conducteur ne tient qu'à un fil. Le visage de Stupak est détruit, son coup ouvert d'une oreille à l'autre. L'efficacité des secouristes et plus tard des médecins lui sauvera -par miracle- l'existence, mais il devra porter pour le restant de ses jours les stigmates de l'horrible accident.

bob_stupak


Il sort du coma et quelques mois plus tard de l'hopital, le visage reconstruit mais défiguré, décidé à achever l'édification du Stratosphere. La construction s'est poursuivie, le projet est presque terminé, grâce à l'équipe formée par Stupak et le soutien de Lyle Berman, mais les fonds manquent. D'autres casinos exceptionnels sortent simultanément de terre et l'initiateur du projet a inévitablement perdu une partie de son énergie et malheureusement son pouvoir de séduction.

Le gigantesque projet se termine un an plus tard en avril 1996 et ouvre, à grands renforts de publicité, mais il déjà trop tard... Dévoré par les frais financiers et de fonctionnement, ayant perdu trop de clients durant la fermeture provisoire du Vegas World, le casino ne peut faire face à ses obligations. Laché par Lyle Berman qui ne veut prendre le risque d'engloutir sa fortune dans ce gouffre de haute altitude et harcelé par ceux qui se réjouissent de son inévitable chute, Bob Stupak doit se résoudre à déclarer son rêve en faillite !

Quelques mois plus tard, le gigantesque complexe est vendu au financier Carl Icahn et ses partenaires, qui parviendront ensuite à rentabiliser l'hotel-casino en en faisant un établissement bas de gamme, proposant des tarifs très attractifs.

Se relever et continuer à avancer

D'autres ne seraient jamais parvenu à surmonter une telle chute. Après s'être approché si près du soleil, Stupak, défiguré, éprouvé, qui a perdu une grande partie de sa fortune, parviendra néanmoins à se relever et à continuer à vivre. Il nourrit d'ambitieux projets, toujours à Vegas, un Moulin Rouge et un autre hotel-casino qui ne verront jamais le jour, mais surtout se relance dans le poker. Il apparaitra une fois en table finale du WPT et dans la première saison des High-Stakes Poker, forçant le respect de la communauté des joueurs avec 865 000$ de gain en quelques années. Il tentera à nouveau -en vain encore une fois- de recueillir les suffrages de ses concitoyens en 2006 pour le poste de Lieutenant-Gouverneur du Nevada.

art_land_2
Art Land, interprété par Nicholson dans Mars Attack s'inspire fortement de Bob Stupak


L'incroyable existence de Bob Stupak, le fils d'un mafieux de Pittsburg, qui aurait pu devenir maire de Las vegas, s'achève le 25 septembre 2009. Il ne parvient pas à remporter son dernier pari, malgré une longue résistance, et s'éteint, victime d'une leucémie. L'homme qui voulait atteindre le soleil de Sin City réside dorénavant six pieds sous terre, mais son étoile continue de briller dans le désert du Nevada et certains affirment que du haut de la tour d'observation du Stratosphere on parvient à l'apercevoir.
Commentaires (6)
0
Wow..
Par Roger Van Na, décembre 30, 2009
Quelle épopée, rendue plus fascinante par la plume "cinématographique" de son auteur.
0
plaisant à lire
Par vincent lejuez, janvier 01, 2010
joli portrait, un billet vraiment bien écrit, avec une très belle conclusion.Je l'ai vu dans HS¨P saison 1 : c'est un sacré numéro, ça se voit tout de suite.
A t'il déjà été milliardaire?
Claire Renaut
...
Par Claire Renaut, janvier 01, 2010
Très bien cet article Dav' ! Je savais même pas qui c'était moa Stupak (celui qui avait été tué par le gang de Notorious Big ?)... Une vie passionante qui entretient la fascination que l'on a tous pour le Vegas que l'on croit venir des films (alors qu'en fait, à Sin City, la réalité a toujours dépassé la fiction).
Mais sinon, j'ai une question, la chemise qu'il porte au dessus, tu l'as récupérée, non ? ;-)
0
ah,c'est lui!
Par michel leibgorin, janvier 02, 2010
en voyant la photo(après accident)je me suis aperçu que je l'avais eu a ma table, et il n'était pas du tout facile à jouer et pour tout dire pas frès sympa a table.Apart ca quelle vie magnifiquement rapporté par David!!
Benoit Saisselain
Un ignorant de plus =)
Par Benoit Saisselain, janvier 02, 2010
Je ne connaissait pas non plus ce monsieur alors merci pour ce résumé d'une vie folle ...
David Poulenard
...
Par David Poulenard, janvier 09, 2010
Stupak a-t-il été millardiaire ? Difficile à dire, dans son domaine d'activité les résultats financiers sont rarement publiés... Mais l'on peut affirmer sans prendre trop de risques que l'homme, même s'il n'a certainement jamais manqué d'argent, n'a jamais détenu en propre des sommes très importantes.
Merci pour vos commentaires, celui de Claire excepté qui nous démontre ainsi que bien qu'étant une excellente journaliste, elle n'a aucune compétence en matière de mode masculine...

 Ajouter votre commentaire

security code

 

busy
 
Hollywood joue au poker 
Les couples du poker 
L'univers à part des road gamblers 
Amarillo Slim, la vie est un pari 
Puggy Pearson, seulement quand il aimait... 
Binion's, une histoire américaine 
Les "neuf de novembre 2009" 
Le top 10 des joueurs les plus sexy 
10 joueurs de poker, 10 surnoms mythiques 
Les dix joueuses de poker les plus sexy 
Les joueurs de légende : Stu Ungar, le génie absolu 
Les plus grosses gagnantes en tournoi live 
Les plus gros gagnants français en tournoi live 
Les joueurs de légende : Jack Strauss, un géant 
Les plus gros gagnants en tournoi live 

 
wsop_8free_fr
livres_accroche
annonce_debutant