samedi 10 septembre

Home > Articles > Zooms > Triche sur Ultimate Bet, le résumé de l'affaire
 

Triche sur Ultimate Bet, le résumé de l'affaire


Zooms
Par Tim Lavalli   
Jeudi, 05 Mars 2009 11:57

Dans l’affaire de triche sur poker Ultimate Bet, deux lectures sont possibles. Il ne s’agit pas de déterminer s’il y a bien eu tricherie ou pas, car la fraude est désormais incontestable. Et même massive : 20 millions de dollars, peut-être plus.

Par "deux lectures", il faut comprendre : une simple et une compliquée.

Les premiers logiciels écrits pour la plate-formes Ultimate Bet (UB) prévoyaient des comptes spéciaux, les comptes super-users, créés par souci de sécurité. Ces "super-utilisateurs", employés par UB, pouvaient accéder à toutes les tables du site et voir toutes les cartes de tous les joueurs. Ils pouvaient ainsi surveiller une partie en temps réel, en cas de soupçon de collusion ou de soft-play. Au lieu d’attendre de pouvoir analyser a posteriori l’historique des mains, le super-user pouvait suivre le jeu pendant son déroulement et intervenir tout de suite pour mettre fin aux collusions.

Il n’y avait personne
pour surveiller les surveillants


Les comptes super-users pouvaient aussi être utilisés pour surveiller les nouveaux jeux proposés par le site, afin de voir si ces nouvelles offres s’intégraient bien dans la plate-forme logicielle. Tous les comptes super-users étaient théoriquement détenus par des collaborateurs haut placés de UB et ne devaient être utilisés qu’à partir du siège de la société, derrière le firewall. Il était également interdit, toujours en théorie, aux super-users de participer à des parties de poker : ils n’étaient là que pour surveiller l’action aux tables de UB.

Le problème, évidemment, est qu’il n’y avait personne pour surveiller les surveillants et s’assurer que les gardiens des règles respectaient celles-ci. En 2006, ou peut-être dès 2005, un code supplémentaire a été introduit dans le logiciel de UB pour permettre aux super-users d’accéder au site depuis n’importe quel ordinateur. Quiconque connaissait l’existence du code supplémentaire pouvait ainsi jouer depuis l’extérieur du site en ayant accès à toutes les cartes fermées des autres joueurs. Et la triche a commencé.

C’est là que tout se complique. En octobre 2006, le site Ultimate Bet a été vendu ; bien évidemment, personne n’a dit un mot des comptes  super-users ni du code supplémentaire. Ainsi, non seulement la fraude pouvait continuer mais le site était aux mains de nouveaux propriétaires qui ne soupçonnaient pas l'existence du problème. Les anciens collaborateurs disposant d’un accès super-user pouvaient donc jouer tranquillement de chez eux - et plumer les joueurs de UB.


Qui est responsable de quoi ?

Le poker en ligne est un milieu très fragmenté, ce qui ne facilite ni la compréhension de l’activité ni l’enquête qui a finalement eu lieu. La société Tokwiro a acheté le site UB en octobre 2006. La tricherie avait déjà commencé avant, et s’est poursuivie au moins jusqu’à sa découverte en janvier 2008. Rien ne prouve que Tokwiro en ait eu connaissance ni y ait participé. Quant au propriétaire du logiciel, une société tierce qui le louait aux différents propriétaires de UB, personne n’a jamais laissé entendre qu’il savait quoi que ce soit ni a fortiori participait à la fraude. C’est pourtant cette société tierce qui a dû rechercher et désactiver le code supplémentaire, tout en s’exposant elle-même à des soupçons de fraude potentielle.

Troisièmement, complication suprême, le site de poker Ultimate Bet, comme d’autres grands sites en ligne, possède une licence d’exploitation de la Kahnawake Gaming Commission. L’octroi d’une telle licence est une procédure très complexe. Pour simplifier, un organisme appartenant à une certaine nation et habilité à autoriser légalement les jeux en ligne accorde une licence d’exploitation, et souvent aussi un hébergement sur ses serveurs, à des sites tels que UB. Or la Kahnawake Gaming Commission est un organisme relevant d’une tribu d’Indiens mohawk canadiens constituée aujourd’hui en nation indépendante. Le territoire de Kahnawake, ses casinos et ses serveurs de jeux, se trouvent donc sur les terres indiennes du Canada mais ne sont pas soumis à la juridiction canadienne.

De fait, aucune nation ou juridiction ne s’est déclarée compétente pour reconnaître des délits désormais évidents de fraude et de vol. La majeure partie de l’argent a été volée à des joueurs résidant aux États-Unis, mais la justice américaine ne dispose d’aucun fondement légal sur lequel baser des poursuites. La fraude elle-même s’est jouée dans le cyberespace et les Mohawks de Kahnawake ne revendiquent pas la juridiction, bien que les serveurs informatiques se trouvent sur leurs terres tribales. On peut donc se demander si quiconque sera un jour jugé ou si une juridiction établie, quelle qu’elle soit, aura la capacité judiciaire de recevoir les plaintes.

Aucune nation ou juridiction
ne s’est déclarée compétente
pour reconnaître des délits désormais évidents


Plusieurs "faits" sont désormais avérés et reconnus par toutes les parties, à l’exception des coupables, qui ne s'expriment pas. Les responsables étaient des salariés des anciens propriétaires d’Ultimate Bet, dont faisaient partie les membres de l’équipe dirigeante d’Excapsa. L’enquête menée par les autorités de Kahnawake et un détective privé payé par la Commission des Jeux a débouché sur des accusations directes contre Russ Hamilton, champion des World Series of Poker en 1994. Il faut dire que celui-ci était l’un des propriétaires de UB avant sa vente à Tokwiro, et que plusieurs des comptes super-user étaient en fait enregistrés à son adresse personnelle à Las Vegas.

Depuis quelques mois, plusieurs joueurs de poker professionnels (notamment Mike Matusow) ont affirmé publiquement avoir perdu de l’argent face à Russ Hamilton, en particulier entre janvier et septembre 2006, autrement dit avant le rachat de UB par Tokwiro. Il existe pourtant des traces évidentes de tricherie jusqu’en janvier 2008, date où Tokwiro a découvert la fraude et a pu retrouver et effacer le code permettant aux comptes super-users extérieurs de rester actifs.

Personne n’a encore été poursuivi à ce jour, mais l’Internal Revenue Department, le Trésor public américain, a récemment laissé entendre qu’une enquête était en cours pour découvrir si des citoyens des États-Unis auraient pu omettre de déclarer des gains qui auraient dû être imposés.

Tokwiro a déjà remboursé quelques 15 millions de $ aux joueurs piégés dans ce scandale de triche par des super-users. La grande majorité des joueurs ne soupçonnait pas la fraude et n’avait aucun moyen de calculer ses pertes réelles. Certains des joueurs professionnels estiment avoir été remboursés d’environ "50 à 60 %" de leurs pertes réelles. Tokwiro a pu récupérer une partie de son argent grâce à un accord à l’amiable avec les propriétaires précédents, mais l’ampleur totale des pertes pour les joueurs et les dégâts pour la réputation d’Ultimate Bet ne seront jamais vraiment chiffrés. Il ne reste plus qu’à espérer que les escrocs finiront par se retrouver devant un tribunal, quel qu’il soit, pour y rendre des comptes.


Tim Lavalli, américain et psychologue de formation, écrit sur l'industrie du poker depuis 2005

Traduction par Suzanne Assénat



Les commentaires sont strictement réservés aux membres enregistrés sur le site.
 
Full Tilt : à dix jours de la fin ? 
Dix événements qui ont écrit la légende du poker 
WSOP : la surprise de l'affluence ! 
10 performances Françaises aux WSOP de Las Vegas 
Ivey vs Full Tilt : l'escalade 
Les enjeux des WSOP 2011 
WSOP 2011 : Se qualifier sur Internet 
Les Français brillent en High Stakes sur Internet 
Tournois de poker : le programme de mai 
Le point sur la legislation poker en Europe 
Tournois de poker : le programme d'avril 
Un circuit professionnel en train d'évoluer à grande vitesse 
Tournois de poker : le programme de mars 
Le top ten des prop bets incroyables 
Une Money List des temps modernes 

Retrouvez en exclusivité sur MIP les patates du poker avec Martin Vidberg :

planche numéro 1
planche numéro 2
un jeu de stratégie
le monopole des jeux
l'entrée d'un casino
poker en ligne & casinos
la future régulation
l'économie par le poker
la lutte contre l'addiction


Les portraits
La stratégie


Le blog de Fabrice Soulier
Tutoriaux vidéos
Interviews vidéos exclusives
Critiques de livres de poker
Inscrivez-vous à la newsletter


 
Chilipoker DSO saison 2