Des récents champions du monde de poker, Peter Eastgate semblait le plus talentueux et le plus à même de confirmer son succès, avec peut-être Joe Hachem. Son annonce surprise - néanmoins pas totalement inattendue car l'interview de notre consoeur Claire Renaut, toujours habile à tirer les vers du nez de ses interlocuteurs, faisait apparaître une certaine lassitude chez le jeune Danois- est peut-être révélatrice d'une évolution nouvelle dans le poker de compétition de haut-niveau.
En effet, après avoir gagné plus de huit millions de dollars et engrangé quelques millions supplémentaires sur le circuit les deux années suivantes, sans oublier l'argent rapporté par un contrat mirifique avec PokerStars, il est compréhensible que la motivation se soit envolée à mesure que le compte en banque d'Eastgate se remplissait. Fortune faite et avenir assuré, un jeune homme de 23 ans peut avoir envie d'autres expériences que de "seulement" jouer aux cartes. Le poker est avant tout un jeu d'argent, que l'on pratique pour gagner sa vie, même si vouloir se construire un palmarès et rentrer dans la légende -dans le Hall Of Fame !- constitue aussi une motivation pour les plus ambitieux. Lorsque l'on a accumulé plus de onze millions de dollars en deux ans et remporté le titre suprême, "grinder" en tournois ou en cash peut soudain sembler fastidieux et les perspectives d'avenir moins exaltantes. Un choix d'autant plus regrettable qu'il s'agit d'un garçon charmant, agréable et plutôt expressif à une table de poker.
 En voilà un qui semble se demander ce qu'il fait là...
Peter Eastgate n'est pas le premier vainqueur du Main Event de l'histoire récente à vouloir disparaître du paysage pokeristique. Avant lui, Jerry Yang avait pris une retraite précoce, tout comme Jamie Gold et Chris Moneymaker, bien que dans le cas des deux derniers cités cela soit indépendant de leur volonté... D'autres jeunes champions ont aussi déclaré vouloir prendre du recul, après avoir tutoyé les sommets et peut-être consacré trop de temps et d'énergie à la pratique du poker. Mike McDonald et Shaun Deeb ont aussi annoncé en début d'année leur retraite. Un simple effet d'annonce en ce qui les concerne, puisqu'ils ont continué à disputer autant de compétitions qu'avant ! Néanmoins cette volonté avortée de se retirer est symptomatique d'un essoufflement et d'une lassitude qui guettent certains jeunes compétiteurs qui ont l'impression à un moment donné de ne pas vivre pleinement leur existence.
Cette sensation se retrouve dans d'autres activités, notamment dans certains sports qui demandent un investissement en temps considérable. Les nageurs qui enchainent quotidiennement des séances d'entrainement de six à huit heures prennent généralement leur retraite sportive très jeune. Une situation que l'on retrouve aussi fréquement chez les tennismen, en particulier chez les stakhanovistes de la balle jaune. Björn Borg qui s'entrainait plus de six heures par jour a arrété sa carrière en pleine gloire à seulement 26 ans. Il faut cependant rappeller une différence essentielle entre le poker et les autres sports : les joueurs de poker jouent leur argent et courent toujours un risque majeur, celui de dilapider leurs gains et de se retrouver un jour ruinés. Dans le cas de Jerry Yang ou Peter Eastgate, cette hypothèse semble d'autant plus extrême qu'ils bénéficiaient de contrats lucratifs, mais dans leur cas la recherche de nouvelles sensations suffisament fortes pour les faire vibrer auraient aussi pu les amener à disputer des parties de plus en plus importantes.
Bobby Baldwin, un des joueurs les plus doués de l'histoire, avait supris le microcosme du poker en annonçant sa décision d'arrêter le poker de compétition pour se consacrer à une carrière -réussie- de manager. Dans son cas, il s'agissait aussi de lassitude et d'une volonté de découvrir autre chose et de vivre des expériences intellectuellement plus stimulantes.
 "Vivement que ça se termine..."
Heureusement ces retraites précoces restent des choix marginaux, la vie d'un joueur de poker, si elle reste imparfaite, est plutôt agréable particulièrement depuis quelques années avec l'engouement pour celui-ci, l'afflut continuel de nouveaux arrivants sur le circuit et surtout de confortables contrats de sponsoring pour les professionnels les plus connus.
On constate parallèlement que certains champions délaissent les tournois pour se consacrer uniquement aux parties de cash game à très hautes limites. Une volonté qui semble à première lecture totalement opposée aux retraites dorées de Peter Eastgate ou Jerry Yang, mais à bien y réflechir il se pourrait que le manque d'intérêt pour un circuit de tournois qui demeure confus, désorganisé et qui offre -Main Event des WSOP excepté- peu de compétitions réellement exaltantes pour les superstars du poker puisse expliquer ces désistements de plus en plus nombreux.
Peut-être que la mise en place d'une véritable "league" de tournois à gros buy-in, avec des compétitions élitistes bénéficiant d'une forte médiatisation, de structures attractives et décernant en fin d'année un titre incontestable de numéro 1 mondial serait de nature à passionner les Antonius, Dwan et consorts et à retenir des champions comme Peter Eastgate ou Mike McDonald ? Et l'on peut parier qu'une compétition de ce genre passionnerait aussi les amateurs de poker...
 |
J'ai hâte moi aussi d'annoncer ma retraite :)